Le homard, c’est cette personne dont on n’arrive jamais vraiment à se défaire. Cette page qu’on ne tourne jamais vraiment. Ce boulet bien vissé autour de la cheville mais qu’on continue de tirer derrière soi malgré son poids grandissant.

Je crois que je l’ai aimé dès le début.

Rome. Début février 2009. Un cliché. J’avais 14 ans, j’étais jeune, fragile et bête. Au jour où j’écris ces mots, j’en ai 24. Je ne suis plus si jeune, plus si fragile, mais peut-être tout aussi bête. 10 ans, et on ne peut pas dire que notre relation ait été un long fleuve tranquille – rien de glorieux ni d’enviable. Des ponts coupés et de reprises de contact bien peu satisfaisantes.

Mais c’est mon homard. Et toute personne qui me connaît un minimum a déjà entendu parler de lui. A pu voir le piédestal sur lequel je le place encore aujourd’hui. S’est déjà vu opposer son nom comme toute excuse à la moindre critique à son encontre ou à celle de notre relation chaotique. Non pas que je prenne systématiquement sa défense, non – mais je me réserve le droit exclusif de le critiquer moi-même lorsque je l’estime nécessaire et justifié.

C’est probablement ce qui me permet de rester un minimum lucide face à son effet sur moi. Quelque chose qui relève de l’alter ego. Comme si nous étions la même personne, née dans des familles et des milieux différents. Qui avons chacun été forgés différemment par nos expériences de vie mais qui fonctionnons intrinsèquement de la même manière.

La distance et l’absence de nouvelles ne me permettent jamais de couper définitivement les liens qui me rattachent encore à lui. Comme un sentiment latent d’appartenance, qui se réactive à chaque contact. À chaque pensée. Cela s’apparente aussi, sans doute aucun, au fantasme. Le fantasme de ce couple avec lui, qui ne s’est jamais réalisé. Et peut-être aussi le fantasme d’une relation réellement et fondamentalement saine entre nous. Ce serait déjà un bon début. Pourtant, cela semble encore être une montagne à franchir.

Il reste lointain.

Il a l’odeur du bonheur.

Il a l’odeur de ce dont je suis toujours privée. Il a le goût d’inassouvi. L’inassouvi qui obsède, et qui rend fou. Il m’a rendue folle, tant de fois.

Il a le goût dénaturé d’un vieux souvenir d’enfance. Comme si on se connaissait trop pour pouvoir se supporter, tout en ayant besoin de se retrouver de temps en temps. Histoire de se rappeler qu’on n’est pas seuls. Histoire de retrouver un petit bout de soi qui se balade quelque part. Ailleurs. Et repartir affronter un monde qui ne nous est pas adapté.

Il m’a blessée, trop de fois. Il m’a même violée, lui aussi – certain.e.s d’entre vous se souviendront peut-être de cette lettre ouverte à ce propos, que j’avais publiée sur ce blog à l’époque, elle est désormais hors-ligne et je ne m’étendrai pas ici sur le sujet, trop long et complexe à aborder. Il paraît que je l’ai sensiblement ébranlé, et encore ! je peine à croire que j’ai pu avoir le moindre impact sur son existence – il m’a lui-même programmée à penser ainsi, entre autres, pendant des années.

Et pourtant, malgré tout, il reste mon homard. Il reste le seul dont je ne peux résolument pas me défaire. Intellectuellement parlant, émotionnellement non plus. Parce que je me reconnais en lui, dans beaucoup trop d’aspects – parfois futiles et insignifiants mais systématiquement très parlants. Parce que je crois profondément en lui, et en son potentiel si peu exploité depuis trop longtemps. Parce qu’il en vaut la peine, même si je ne suis pas sûre qu’il y croit vraiment lui-même – pas avec ses tripes, en tous cas. Il peut faire beaucoup, a beaucoup gâché jusqu’ici. La montagne à franchir, il pourrait la soulever en un claquement de doigt. Mais ça bloque, ça bloque toujours.

Nous sommes un éternel rendez-vous manqué.


Je sais que cela fait un moment que je n’ai pas publié, cet article devrait vous donner une idée de la raison de cette absence. Je devais revenir avec un point dans mon Carnet de Recherche, mais j’avais besoin de vider un peu mon sac en amont, ça débordait.

Je me sens bien mieux maintenant, et reprends doucement le fil de ma vie.

NB : Toutes les photos m’appartiennent et je n’en autorise aucune utilisation par autrui . {Les Quatre Livres de Confucius, éd. Jean de Bonnot, Paris, 1981}

2 thoughts on “La Malédiction du Homard”

  1. J’en ai eu un de homard aussi, et contre toute attente, j’ai réussi à m’en défaire. On se parle de manière occasionnelle et à ma grande surprise, ça se passe bien entre nous (je n’aurais jamais cru que cela aurait été possible)
    Je te souhaite la même chose pour toi, on se sent mieux sans ce boulet à la tête! (très joli livre par ailleurs!)

    1. Merci beaucoup à toi ! J’ai l’impression que les choses ont vraiment besoin de temps pour se débloquer et pour avancer, alors j’essaie de rester patiente, et de faire passer ma santé mentale et mes projets personnels avant tout. Et surtout de rester positive 😀

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